Il me semble qu�il existe un besoin fondamental au c�ur des interrogations et des attentes des hommes et des femmes de notre temps : celui de r�tablir la centralit� de la valeur de la vie. Nous devons cultiver cette valeur centrale de la vie, comme racine sur laquelle construire l�avenir du monde.
Cela ne va pas de soi. La valeur de la vie subit dans notre monde de nombreuses attaques, dans les faits, dans le langage, dans la pens�e, dans les styles de vie et dans les relations entre les hommes. Le climat de grande incertitude que nous respirons fait que nous nous sentons tous plus faibles et que nous �prouvons le besoin d�agresser celui qui repr�sente � nos yeux � le mal �. Nous nous sentons menac�s : par ceux qui sont diff�rents, par ceux qui cr�ent du d�sordre, et nous avons tendance � identifier l�ennemi � vaincre plut�t que le probl�me qui se pr�sente � nous, en nous ber�ant dans l�illusion qu�en l��liminant, nous obtiendrons la paix et la s�curit�.
Nous savons que c�est une illusion. Nous sommes ensemble, ici, pour r�affirmer avec force que le courage consiste � avancer vers un humanisme de paix. Mais ce courage de construire un humanisme de paix ne peut faire abstraction de l�examen des faits, ni d�une conscience lucide de la r�alit�. Nous ne pouvons pas ignorer le lien �vident qui existe entre le mal pr�sent dans la soci�t� et la peine de mort. C�est un lien qui s�est cr�� bien avant l��tablissement des lois. Il se nourrit des peurs, filles de la violence, peurs qui se mat�rialisent dans les pr�jug�s et les condamnations � mort.
Les horreurs de la guerre, de la mort et de la violence, minent dangereusement la valeur de la vie et le respect de la dignit� de la personne. Le mal finit par nous sembler in�vitable, et les signes du retour � la barbarie ne nous sautent plus aux yeux, confondus parmi mille probl�mes, �touff�s par les multiples urgences, au point d�en arriver � justifier les horreurs. La valeur de la vie s�affaiblit, et le durcissement de la l�gislation ne chasse pas la peur et ne rend pas la soci�t� et le vivre ensemble plus s�rs.
Nous sommes convaincus qu�on ne peut vaincre le mal que par le bien. Aujourd�hui la lutte contre la peine de mort est devenue une force de bien, une affirmation tr�s claire de la valeur de la vie, et une grande nouveaut�.
Les trente derni�res ann�es ont profond�ment modifi� le sentiment et la pens�e du Vieux Continent, au point que l�abolition de la peine de mort est devenue un cheval de bataille des soci�t�s europ�ennes. Il est �vident que, l� o� la peine capitale a �t� supprim�e, les opinions publiques ont �galement �volu�, et la culture de mort a perdu du terrain. C�est aussi le cas de la France, o� cela s�est produit en peu de temps, mais d�une fa�on forte et d�cisive.
Cette conscience tr�s claire, qui s�est d�velopp�e en Europe apr�s les horreurs de la seconde guerre mondiale, se r�pand maintenant dans les autres continents.
L�Europe n�est plus seule dans cette bataille. Une sensibilit� nouvelle a vu le jour en Am�rique latine, o� la peine capitale a �t� abrog�e dans presque tous les pays, et beaucoup de pays africains ont pris, eux aussi, le chemin de l�abolitionnisme. C�est un mouvement tr�s vaste, qui touche une grande partie des pays d�Afrique, y compris ceux qui sont frapp�s par la pauvret� ou par les guerres civiles. Malgr� tout, ils ont d�cid� de suivre le chemin de l�abolitionnisme, notamment en soutenant les activistes des droits humains et certaines associations la�ques et religieuses.
De l�autre c�t� de la M�diterran�e aussi, des exemples �difiants nous arrivent du grand monde arabe et musulman : je pense en particulier � la coutume du pardon accord� par les familles des victimes, qui constitue une v�ritable d�fense de la vie.
La logique des repr�sailles et de la vengeance peut nous conduire � mettre de c�t� les sentiments de cl�mence, pardon et r�habilitation pr�sents dans les cultures, les religions, et les anciennes traditions de dialogue et de cohabitation.
En Asie centrale, les r�publiques de l�ex Union Sovi�tique tendent d�sormais � abandonner le recours � la peine capitale. Nous avons maintenant la perspective que la peine de mort sera abolie en Ouzb�kistan en 2008, gr�ce en partie aux efforts conjoints de Madame Tamara Chikunova et de la Communaut� de Sant�Egidio.
Nous avons assist� aussi, il est vrai, � un retour en arri�re dans certains pays � la suite de la guerre : apr�s un moratoire en vigueur depuis plusieurs ann�es ou apr�s leur abolition de fait, les ex�cutions capitales ont repris. Dans beaucoup de pays du monde o� le climat actuel p�se lourdement, la r�affirmation de la sacralit� de la vie pourrait v�ritablement constituer une alternative � la logique de la haine et de la vengeance.
Dans ce but, la Communaut� de Sant�Egidio a cr�� un grand r�seau de villes et de pays d�cid�s � s�opposer � une Justice de mort. Depuis quatre ans, le 30 novembre, nous c�l�brons la Journ�e internationale des villes contre la peine de mort, � laquelle participent trois cents villes du monde entier, qui illuminent ce jour-l� leur monument le plus significatif. Chaque ann�e, les adh�sions � cette initiative sont plus nombreuses, tandis que grandit la d�termination et le courage de faire progresser la beaut� d�un humanisme de paix.
Mais ce qui nous inqui�te aussi, ce sont les grandes souffrances et m�me le danger de mort qui p�sent sur les plus pauvres, dans la plupart des prisons du monde, que ce soit en Europe, en Am�rique, en Asie ou Afrique.
La d�tention est une rencontre avec la pauvret�, la souffrance, l�injustice et la mort. Et cela dans le monde entier, quoique dans des mesures diff�rentes. Oui, une rencontre avec la mort : non seulement la mort l�gale, inflig�e par les juges, mais bien souvent aussi, surtout dans les pays pauvres, la mort due � la faim, � la soif, aux privations, aux maladies, � l�absence de soins. Il est plus facile d��tre condamn� quand on est pauvre, il est facile de mourir de faim, il est facile d��tre oubli� de tous et de mourir ! Un condamn� � mort nous a �crit de Zambie : � Je suis maigre comme un moineau affam�. Ici, dans le couloir de la mort, nous p�tisson la faim et la surpopulation. Les d�tenus deviennent difformes � cause de la malnutrition. Notre condition est inhumaine, semblable � celle des esclaves transport�s d�Afrique en Am�rique � l��poque de la traite des Noirs. J�ai assist� � la mort de cinq hommes qui sont tomb�s malades et qui n�ont pas pu �tre sauv�s. Ce fut l�un des pires moments de ma vie. � Il est facile de mourir en prison, mais il est aussi facile d�aider les d�tenus. Affirmer la valeur de la vie, du droit � la vie, c�est aussi affirmer la valeur de la m�moire : se souvenir de quelqu�un qui est loin, c�est donner � tous, � ceux qui sont proches et � ceux qui sont loin, le droit d�exister, le droit de ne pas �tre oubli�s. Prendre des renseignements, se souvenir, prier, �changer des lettres� tout cela fait partie d�un humanisme de paix qui annule les distances et d�samorce la violence.
Il est facile d�aider : dans certains pays, il suffit de peu de chose pour changer radicalement la vie des personnes. Quelquefois, quelques centaines d�euros suffisent pour changer le sort d�un condamn� � mort. Comme il est important d�aider m�me une seule vie ! C�est une force qui irradie et se communique autour de nous.
La Communaut� de Sant�Egidio apporte un soutien aux d�tenus � l�aide d�un r�seau qui s��tend jusqu�aux prisons les plus recul�es et les plus ignor�es, lieux de mis�re et de souffrance.
C�est un r�seau d�attention � la vie qui grandit sans cesse. Il se base sur une aide individuelle, sur l�envoie de produits de premi�re n�cessit�, mais aussi sur la correspondance, qui est aujourd�hui pour plus de 900 condamn�s � mort un vecteur irrempla�able d�amiti�. Un autre condamn� � mort nous a �crit de Zambie: � Depuis que vous m��crivez, ma vie a chang�, et maintenant je suis heureux �.
Pour toutes ces raisons, il est important de rappeler ce qui fait le fondement de la dignit� radicale de toute personne humaine qui ne doit jamais �tre offens�e. Dieu a cr�� l�homme � son image. D�une certaine fa�on, il a respect� la dignit� de ses cr�atures au point de limiter sa puissance en choisissant d��tre un P�re pour les hommes. La paternit� de Dieu est le myst�re d�amour qui fonde la dignit� inviolable de tout homme et la fraternit� entre tous les hommes et tous les peuples. La paternit� de Dieu, et donc la ressemblance avec Dieu, est aussi ce qui donne � l�homme la possibilit� d�un rachat : aucun homme ne doit �tre condamn� irr�m�diablement, car tout homme peut �tre touch� par l�amour. C�est pourquoi aucun homme ne doit �tre condamn�, car jamais aucun homme n�est irr�m�diablement perdu.